Ça se passe fin octobre… ou fin novembre, je sais plus, en tout cas il ne fait pas chaud : un ciel bas, gris, un vent qui transperce la maigre veste achetée aux derniers soldes, pas du tout adaptée à la saison mais qu’il faut bien mettre pour justifier la dépense, le coup de cœur, la lutte pour se l’approprier. Une lutte inutile de plus, une veste de plus, qui finira dans un carton pour Emmaüs. La veste ou la vie, tellement pas servie qu’on doute de son minimum d’intelligence...
... et l’un dans l’autre on arrive toujours, toujours à la même conclusion pour se retrouver seul, les yeux ouverts sur la nuit, à chercher l’endroit premier, le point zéro de ce foirage intégral, à se demander qu’est ce que j’aurais dû faire ? Quel embranchement j’ai pas pris ? Si j’avais su... [Et là, ma mère répond systématiquement : c’est quand l’âne est parti on répare la barrière... je l’entends précisément, je la vois, confite de certitudes, raidie de bien-pensance. Mais on s’éloigne du sujet, je vais pas commencer à parler de ma mère, quoique je manquerais pas de matière mais bon, le préambule, avec le froid, la pluie pas loin, ça plante le décor, bref, la vraie caricature d’une banale journée de travail].
Dès le matin, quand elle traverse le parking désert, Béa se dit que ses collants, les noirs un peu épais, qu’elle garde en réserve dans la boîte à gants, au cas où justement, feraient bien l’affaire. Mais elle ne retournera pas se contorsionner dans la voiture, elle ne se précipitera pas plus à peine arrivée, dans les toilettes, sous les sarcasmes d’Eva Braun, sa chef d’équipe, la pute-de-salope de S* bien au chaud dans son châle, sa parka et ses bottines fourrées (c’est bien les seules ah ah ah, on se marre bien pendant les pauses avec ça). " Alors Béa ? On n’a pas pris ses précautions ce matin ? Comme d’habitude? " S*, la salope, qu’elle refuse de nommer autrement, pour garder intacte dans son emballage d’origine la haine ressentie dès la première seconde de son premier CDD. Trop précieux ce foutu cédédé pour le gâcher en l’agrippant par le col de son chemisier siglé A*, blanc immaculé impeccablement repassé, et lui éclater les dents avec ce galet peint, souvenir de folles vacances sur le littoral armoricain.
Béa prend sur elle, préférant le froid à l’humiliation de la moindre remarque.
Béa soupire, en habituée, en championne du prendre sur soi. Si on comptait les tonnes de ces minuscules fardeaux empilés jour après jour, heure après heure, depuis la nuit des temps, on pourrait faire deux fois l’aller-retour, je sais pas, d’ici au Mozambique, au moins...
Béa travaille à l’accueil de A*, l’hypermarché, juste après le grand rond-point, celui du cube renversé, qu’on se demande comment un cerveau normal peut seulement imaginer une énormité pareille, et comment on peut trouver autant d’argent pour… mais bon, on s’éloigne encore. A propos, elle dit A* comme S*, la salope, il ne s’agit pas que quelqu’un lise ça et lui fasse un procès en diffamation, les problèmes ça va, merci, j’ai ma dose.
Béa voulait faire de la radio mais, comme le Mozambique, elle n’y mettra jamais les pieds. Elle se voyait blonde avec des seins jusque là et des robes trop pas possibles, à interviewer les reines de la Pop, du Rock, du Hard, du Métal, du Rap ou de la Soul ou du R’nB! Elle demandait quand même pas la lune! Elle demandait pas médecin urgentiste au Kosovo ou responsable des achats au McDo, ou, ou je sais pas quel poste à hautes responsabilités, non, son rêve se réduisait seulement à faire de la radio, même dans la plus pourrie des stations pourries, même la nuit, le week-end, en alternance… Résultat : de micro, elle ne tient que celui de l’accueil, celui qui vrille les oreilles de Larsen mortels quand elle coupe la musique (jamais une pub malheureuse, ça, t’y touches surtout pas, ja-mais), pour annoncer que le petit Kevin attend ses parents à l’accueil, que le responsable du rayon droguerie doit se rendre illico tout de suite à la caisse huit, où que la twingo verte immatriculée tant fait chier tout le monde à… Elle ne choisit pas les chansons, elle ne les annonce pas plus, elle accueille les gens. De temps en temps, « flexibilité » oblige, j’en reviens pas comment ils ont su nous embrouiller avec ces histoires de flexibilité à la con, elle peut aussi balayer, ranger des cartons, remplacer une caissière, sucer le chef de… à ça non, jamais, plutôt crever ! et toujours avec le sourire, surtout, toute la journée, n’oublie pas : le sourire il s’entend au micro, alors c’est simple, tu souris. Heureusement seconde après seconde, la journée passe, quand même, accompagnée de sa fidèle amie solitude, mais comment on peut vivre seul au milieu de tant de gens ? Un jour j’écrirai mon histoire. Et personne la croira. Un jour elle apportera un fusil et elle battra le record du monde de flingage de cons, tellement qu’on lui construira un monument au milieu de ce putain de parking où elle marche, balayé par une pluie fine et glacée qu’elle ne sent pas, elle respire, de l’eau plein les yeux mais libre, enfin débarrassée de la gangue qui l’étouffait depuis son réveil, laissant loin derrière elle la journée passée dans une brume d’oubli
Elle attrape le portable au fond de son sac, l’ouvre, compose en hâte le code PIN, à quelques clics du bonheur… le visage éclairé par l’écran bleu, elle se penche…
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